Conférence d'ouverture : Espace et émotion, regards croisés d'un architecte et d'un psychiatre

S. Gaufres & C-E. Rengade

Dans l'univers bâti, l'émotion est permanente, englobante, continue et presque inévitable. Elle reste la plupart du temps en deçà de la conscience et s'apparente à un conditionnement, physique mais aussi social et symbolique. L'architecture conditionne nos gestes, nos attitudes, notre rapport aux autres et aux choses. Passer d'un espace extérieur public à un intérieur privé, par exemple, modifie sans notre accord conscient notre façon de juger et de réagir à ce qui se présente à nous, oriente le type d'attention que nous portons aux personnes, et le type d'attention que nous portons à nous-mêmes. 

L'art de l'espace n'est pas réductible à la beauté plastique des formes. Aussi c'est une déambulation que nous proposerons, à travers un des bâtiments emblématiques de l'architecture du XXe siècle, le couvent de la Tourette, construit par Le Corbusier à la fin des années 1950, près de Lyon. Le modernisme a fait de la sensation spatiale le sujet principal de l'architecture (« l'ornement est un crime »), et les réalisations marquantes de cette époque sont un véritable manuel pour étudier et décomposer l'effet que produisent sur nous les bâtiments. 

Nous explorerons à travers cet exemple trois sujets : la porte d'entrée, le mur, et la porte au fond du couloir. Derrière ces mots simples se cachent des dispositifs spatiaux essentiels et complexes, tant au point de vue formel que symbolique. Ces trois concepts sont d'ailleurs fréquemment utilisés métaphoriquement, preuve qu'ils sont à l'origine d'une émotion bien identifiée par les usagers de l'espace. La porte d'entrée, ou plus largement la séquence d'entrée dans un univers bâti, est un moment important et fondateur de l'expérience de l'espace. Le seuil franchi est l'instant du conditionnement, du basculement du public vers le privé, du bâti au non-bâti, de l'extérieur libre vers l'intérieur ordonné, abrité, climatisé et utile. Le mur, quand à lui, est l'élément fondateur de l'espace construit, à la fois évident et très ambivalent : mur qui sépare, qui enferme, mais qui protège aussi, auquel on aime s'adosser, qu'on rase parfois, auquel on se cogne... Le mur est pour l'architecte l'ingrédient essentiel de son travail sur l'espace. Nous verrons dans le couvent de Le Corbusier des cadrages, des effets de masse ou de légèreté, des murs qui attirent et des murs qui repoussent, agencés en séquences avec tout le talent du maître. Enfin, la porte au fond du couloir, qui dans notre exemple fera trois mètres de côté, se présente toujours comme un climax dramatisé des notions précédentes. 

Cette mise en situation nous permettra en conclusion de proposer une lecture critique de certaines formes d'urbanisme et d'expliquer l'injonction contradictoire spatiale et urbaine qui est pour partie responsable de la ghettoïsation de certains quartiers en France.

14/11/2016