Hommage au Pr. Pierre Pichot 

Une bien triste nouvelle vient de nous parvenir. Le Pr. Pierre Pichot (né en 1918) nous a quittés cet été. Pour les anciens de l’AFTCC qui, comme moi, ont eu l’honneur et la chance de le rencontrer personnellement c’est un choc violent car c’est d’un coup tout un passé déjà lointain mais au combien capital qui revient en mémoire. Et pour les plus jeunes qui n’ont pu l’approcher je suis certain que ce qui va suivre vous montrera, à l’envi, l’importance qu’il a pu avoir dans notre association.  

Tout d’abord il fut, tout simplement le premier Président de ce qui s’appela en 1971 l’AFTC (Association Française de Thérapie Comportementale), avant d’être maintenant l’AFTCC. Il faisait partie, il y a quasiment 50 ans, de cette poignée de psychiatres et psychologues éclairés, instruits de ces nouveautés appelées « thérapies comportementales », déterminés à les promouvoir, lucides quant à leur rôle avant-coureur, mais aussi conscients de leur isolement dans un monde dominé à l’époque par la psychothérapie psychodynamique. Pierre Pichot ✝, René Zazzo ✝︎, Philippe Guilbert, Mélinée Agathon ✝︎, …et d’autres que je m’excuse de ne pas citer ici, cette poignée de membres-fondateurs de ce qui est devenu en un demi siècle une puissante société savante. Le Pr. Pichot fut ainsi à l’origine de notre association et rien que pour cela il mérite notre respect et notre admiration, mais il fut bien plus ! Je ne peux m’empêcher de vous rappeler, ou peut-être vous apprendre, quelques aspects de sa pensée et de son œuvre. Et pour ceux qui l’ignorent encore, un dernier point montrant l’importance du Pr. Pichot : après avoir été le premier Président de l’AFTC il fut président de l'Association Mondiale de Psychiatrie de 1977 à 1983 ! Un TCCiste à ce poste, voilà qui en dit long sur ce que valait l’homme, le savant, notre précurseur.   

Pierre Pichot, c’était l’homme multiple. Durant sa vie professionnelle et dans ses publications Il jongla entre la psychologie et la psychiatrie. En cela je dirais que l’AFTCC est à son image, un exemple rare de collaboration entre psychiatres et psychologues, cohabitation qu’il incarnait à lui seul.

Dans les années 50, après avoir travaillé comme interne des hôpitaux de Paris à l’hôpital de Bicêtre, il devint, à l’hôpital Sainte-Anne, adjoint du professeur Jean Delay avec lequel il collabora à plusieurs ouvrages. Il fut professeur de psychologie à l’Institut de Psychologie de l’Université René Descartes. En 1970, il fut nommé à la direction de la Clinique des Maladies Mentales et de l’Encéphale (CMME), à l’Hôpital Sainte-Anne, et à la Faculté de Médecine de Paris. En 1987 il fut élu membre de l'Académie nationale de médecine.

Pierre Pichot, je le connaissais depuis longtemps, sans savoir que je le retrouverais un jour dans le cadre des TCC dans notre association. Et vous le connaissez aussi depuis longtemps. Un petit rappel pour un bon nombre d’entre vous : le « Delay-Pichot » , à savoir L’abrégé de psychologie. À l’usage de l’étudiant, ça vous dit quelque chose ? Eh bien ce fut dès les années 60 le manuel de base des étudiants en psychologie, le seul existant. Mon premier livre de psychologie générale expérimentale en 1e année de psychologie et celui de nombreux étudiants encore pas mal d’années ensuite. Et même s’il est évidemment dépassé, soixante ans plus tard, on peut encore trouver cet ouvrage réédité en 1997. Un ouvrage qui initie à la psychologie scientifique et dans lequel il n’est pas difficile de trouver l’empreinte spécifique de Pierre Pichot.

Après une formation en mathématiques et une en psychologie il n’est pas étonnant qu’il se soit très investi dans la psychologie quantitative, dans la méthodologie et plus particulièrement dans la psychométrie et ait créé et étudié de nombreux tests psychologiques. Ainsi nombre de ses publications concernent la psychométrie : outre trois ouvrages bien connus (Les tests mentaux en psychiatrie. Instruments et méthodes (1949), Méthodes psychométriques en clinique : tests mentaux et interprétation (1955, avec J. Perse et J. Delay), Les tests mentaux (1e édition 1954)), il a publié de nombreux articles généraux en psychométrie et des études sur des tests spécifiques. Inutile de dire qu’il a également publié plusieurs textes dans le domaine de la méthodologie et de la classification des troubles (ex : Problèmes méthodologiques de la classification en psychiatrie (1966)), en particulier concernant le DSM-III (avec J.D. Guelfi : DSM-III devant la psychopathologie française (1985)).

Mais n’oublions pas qu’il était psychiatre et il a également largement publié dans ce domaine. Il est impossible ici de citer toutes ses publications portant sur des sujets très différents (dépression, l’attaque de panique, le trouble bipolaire, le trouble de la personnalité, la psychose schizo-affective, etc.) mais je ne retiendrai et ne développerai ici que l’une de ses publications les plus connues révélatrice de la place qu’il accordait à la psychiatrie et la psychopathologie scientifiques, et particulièrement aux TCC.

Dans son ouvrage « Un siècle de psychiatrie » publié en 1983 (nombreuses rééditions), Pierre Pichot passe en revue les divers courants de pensée qui ont émaillé la psychiatrie de 1880 à 1980. Si cet ouvrage exhaustif décrit et analyse toutes les orientations connues de la psychiatrie (remarquons qu’il n’oublie pas les prémices de la psychologie expérimentale avec les premiers tests psychologiques et les débuts du behaviorisme  par ses références à Watson), il faut surtout remarquer, en ce qui concerne la période post 1945 (chapitre IV), la place qu’il accorde dans un premier temps aux écoles qui se sont penchées sur les facteurs socioculturels, sur la dimension sociale, le culturalisme et le développement psychosocial mais aussi à la psychopathologie quantitative utilisant en particulier des échelles de mesure. Dans un second temps, à partir de 1965, il aborde le mouvement qui a initialisé les TCC. Le déclin du courant psychodynamique passe par le développement des thérapies scientifiques empiriques et descriptives, qu’elles soient fondées d’une part sur la biologie moléculaire, la biochimie cérébrale et la génétique ou d’autre part sur la psychopathologie quantitative et les Thérapies Comportementales (TC) auxquelles il alloue une place appréciable. S’il se réfère principalement aux travaux portant sur les apprentissages par conditionnement (Pavlov, Wolpe, Skinner), c’est que les TC de l’époque étaient principalement fondées sur ces premières bases. Il n’est pas étonnant, au vu de ses travaux personnels, qu’il accorde la  place qui lui revient à la quantification. Il termine ce chapitre en abordant la question des critères diagnostiques et une présentation du DSM-III. Ce dernier point n’est pas étonnant sachant que Pierre Pichot préface la version française du DSM-III.

Dans ses écrits ultérieurs il ne cessera de défendre la position pragmatiste, empiriste et la nécessité de se référer à des critères opérationnels et quantifiables.

À travers ses multiples publications il restera parmi nous. Elles témoignent d’une vision de la science qui ne pouvait que s’accorder avec un procédé psychothérapeutique fondé sur les faits scientifiquement démontrés, ce qui est le cas des TCC. Ainsi il n’est pas du tout étonnant de le voir être à l’origine de l’AFTC en 1971, appuyant ainsi de tout son poids et de sa notoriété la naissance et le développement en France de cette pratique nouvelle.

Et ce scientifique était au plus profond de lui un humaniste, ce que j’ai pu nettement ressentir lors des trop rares occasions qu’il m’ait été donné d’échanger, trop brièvement, avec lui.

Merci Monsieur le Professeur Pierre Pichot. Toute la communauté française TCCiste vous est redevable de ce qu’elle est maintenant. À travers votre œuvre, et en particulier la création de ce qui est maintenant l’AFTCC, vous resterez sans cesse parmi nous.

Pr. Marc HAUTEKEETE

 

20/09/2020